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Stanley Kubrick

ubrick est devenu une légende au fil de ses films, tant pour son exigence extrême que pour son génie indiscutable. Mais qui était cet homme qui a révolutionné le cinéma par une immense diversité d'œuvres ?

* propos recueillis et traduits par Eden Memlouk

1) "Même si mes deux premiers films étaient mauvais, ils étaient bien photographiés."

Eden Memlouk : onjour M. Kubrick ! Nous sommes enchantés de pouvoir compter sur votre présence post-mortem.

Stanley Kubrick : De même.

E.M. : Nous allons commencer par retracer vos premiers pas dans le monde de l'image. Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de faire de la photographie ?

S.K. : C'est sans doute mon père qui a éveillé en moi cette vocation. Je le vois encore, quand j'étais à peine plus âgé que la dizaine, prendre des gens dans la rue avec son Leica. Même en tant qu'amateur, il mettait tous son coeur dans ses photographies.

EM : Vous avez réalisé votre premier long-métrage Fear and desire en 1953 puis le Baiser du tueur l'année suivante. Comment les qualifieriez-vous ?

SK : J'avais déjà réalisé deux documentaires à cette époque. Même si mes deux premiers films étaient mauvais, ils étaient ben photographiés. Pour Fear and desire, j'ai fait une erreur qui m'a coûté 30000 dollars : j'avais décrété que je n'enregistrerai pas le son avec les images. Mais enfin, c'étaient mes premiers films et avant tout une tentative inepte et prétentieuse. Killer's kiss est différent. Certes le scénario n'était pas très original mais e me plais à m'imaginer que le jeu d'ombres et de lumière y est à l'égal de celui de Robert Aldrich- alors bien plus expérimenté - dans Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? . De plus c'est grâce à ce film que James B. Harris, à l'époque producteur indépendant et influent, m'a repéré. Bientôt nous formions la Harris-Kubrick pictures.

EM : Vous avez ensuite tourné l'Ultime Razzia et les Sentiers de la Gloire ...

SK : The Killing est le film qui m'a lancé. Orson Welles en disait " l'Ultime Razzia de Kubrick n'est pas trop mal ". En France, dans les Cahiers du Cinéma, Godart en disait: " C'est le film d'un bon élève sans plus. Ce qui correspond chez Ophüls à une certaine vision des choses n'est chez Kubrick qu'esbroufe gratuite. Mais il faut louer l'ingéniosité de l'adaptation qui, adoptant systématiquement la déchronologie, sait nus intéresser à une intrigue qui ne sort pas des sentiers battus. " Ce sont certes des critiques modérément bonnes mais je m'étais formé une image dans le monde du cinéma.   The Paths of the Glory, sur la Première Guerre Mondiale, met en scène des Allemands dans la peau des troupes françaises. Tout le tournage s'est fait à Munich ce qui était un message fort pour l'époque. Je me souviens encore de Kirk Douglas qui disait : " Stanley, je pense que ce film ne fera pas un rond, mais il faut absolument le tourner ! ".

EM : Je vais à présent faire un saut dans le temps pour vous questionner sur le chef-d'œuvre qui vous a valu un Oscar : 2001, l'Odyssée de l' espace, en 1965.

SK : C'est l'un des films qui m'a coûté le plus cher : six millions de dollars ! En réalité, je ne voulais pas un film avec des monstres en papier mâché  et les effets spéciaux devaient être impressionnants. Enfin, j'en suis fier à présent.

EM : Vous avez ensuite réalisé un film totalement différent, d'un humour noir et grinçant, en 1971.

SK : Oui dans Orange Mécanique je développe la lutte entre le bien et le mal dans une tornade de violence d'érotisme et d'humour. Il n'y a aucun doute qu'il serai agréable de voir de voir un peu de folie dans les films. Chez moi la folie est très contrôlée ! J'ai du malgré tout retirer le film des écrans à cause de la polémique causée.

 

EM : Vous avez ensuite enchaîné avec Barry Lyndon...

 

SK : Cela a été un échec commercial total,le manque d'identification, la longueur et la lenteur du film en ayant lassé plus d'un. Malgré tout, il a reçu quatre Oscars ! J'en suis très satisfait car j'y ai convoqué plusieurs arts : la musique, la peinture ( il y a beaucoup de "tableaux", d'arrêts sur image ) , la littérature ( la voix off est travaillée ) et, évidemment la mise en scène et l'esthétique cinématographique. J'ai ensuite adapté un roman de Stephen King ( Shining ) : un succès commercial assuré.

 

 

 

2) "Une pièce entièrement éclairée aux bougies, c'est très beau."

E. M. : omment qualifieriez-vous votre style ?
SK : Tout d'abord, je suis perfectionniste. A l'époque, il m'arrivait de prendre plusieurs centaines de clichés pour une seule photo ! En tant qu'autodidacte, il m'était nécessaire de procéder ainsi... Pour les mouvements de la caméra, je m'inspirais de Ophüls. Sur le plateau, j'étais présent partout à la fois (son, scénario, réalisation, montage...). Dans Killer's Kiss, je suis particulièrement fier du jeu de lumière et de la scène du règlement de comptes dans l'entrepôt.   Dans 2001, j'ai ralenti le rythme de mes films. J'ai aussi considéré l'espace comme un objet scientifique et me suis entouré de spécialistes. Mon style a totalement changé. Dans Barry Lyndon, j'ai voulu donner le sentiment qu'on observait des tableaux du XVIIIème siècle. Pour bien rendre compte de l'ambiance, j'ai éclairé tout le château à la bougie, j'ai décrété que le visage de tous les acteurs seraient maquillés en blanc et leurs cheveux ternis par la poudre. J'ai même utilisé un appareil photo initialement utilisé pour photographier Apollo. L'éclairage des films historiques m'a toujours semblé très faux. Une pièce entièrement éclairée aux bougies c'est très beau et complètement différent de ce qu'on voyait d'habitude au cinéma.

 

EM : La musique joue un rôle important dans vos films... 
SK : Effectivement. J'aime beaucoup la musique classique. Dans 2001, l'Odyssée de l'espace qui s'ouvre quasiment sur une valse de Strauss. J'essaie aussi d'accorder la musique au film. Ainsi dans Full Metal Jacket, sur la guerre du Viêtnam, j'ai utilisé de la musique des années 60. Barry Lyndon est une exception. J'ai chez moi toute la musique du XVIIIème siècle enregistrée sur microsillons. Malheureusement, on n'y trouve nulle passion, rien qui même lointainement puisse évoquer un thème d'amour. Dans Eyes Wide Shut, ma musique est censée instaurer un malaise chez l'auditeur.

 

EM : Que diriez-cous de vos voix off ?

 

SK : La première fois que j'insère une voix off, c'est dans Fear and desire puis dans Killer's Kiss. Je me suis inspiré d'Orson Welles dans Citizen Kane pour la voix off de The Killing. Je l'utilise aussi dans Docteur Folamour et Barry Lyndon. Dans Orange Mécanique et Full Metal Jacket, c'est différent. Ce sont des voix intérieures.

 

 

 

 

 

  3) "Une légende créée de toutes pièces par la presse."

E. M. : ous constituez un mythe dans le monde du cinéma. Comment vous définiriez-vous en tant qu'homme ?
 
SK : En réalité, je suis d'une timidité incroyable. Pourtant derrière la caméra, je devenais tout autre. J'inspirai le respect, j'étais créatif et imperturbable. Mon perfectionnisme sans bornes a donné l'image d'un moi coléreux, dur, mégalomane, pessimiste voire paranoïaque. C'est aussi dû à quelques... incidents. Notamment avec Shelley Duvall. Pourtant, comme l'a dit ma femme après ma mort : "C'est une légende créée de toutes pièces."

 

EM  : Quelles sont les critiques qui ont pu vous être faites ?

 

SK : Mes films étaient controversés. Orson Welles en disait : "Parmi la jeune génération, Kubrick me paraît un géant." Spielberg avait aussi beaucoup d'estime pour moi. Godard était plus sceptique.Il n'aimait pas beaucoup mes premiers films mais appréciait Lolita. Scorsese s'est aussi intéressé à moi. Le public a pu me reprocher la froideur de mes images ou, à l'inverse, leur caractère choquant ainsi que le peu de films réalisés ( treize en cinquante ans ) . D'autres reconnaissent en mes oeuvres " L'exceptionnelle précision de sa saisie du réel en mouvement". L'opinion ne peut pas être unanime ! 

 
EM : Eh bien ! Merci M. Kubrick de nous avoir accordé cette interview ! 
SK : Oh, vous savez, c'est toujours un plaisir pour un vieil homme de remuer le passé ! 

 

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Eden